|
Anthony Cahn : l’artiste qui décolle
Il arrache. Colle. Décolle.
Trois gestes qui définissent à la fois la démarche plastique d’Anthony Cahn et sa façon de se mouvoir dans le monde.
Décoller : Anthony Cahn est un garçon qui prend souvent l’avion. Le plus souvent, cet avion le dépose dans le Nordeste du Brésil, endroit qu’il appelle « chez nous » spontanément bien qu’il soit parisien. « Chez nous » parce que sa famille a une maison là-bas ; parce que ce déraciné permanent – le déracinement qui est le pays de ceux qui se collent au métier d’artiste – s’épanouit dans la touffeur luxuriante de ce Nouveau Monde tropical. « Chez nous », c’est aussi le Maroc dont sa famille est originaire ; Casablanca dont il s’est longtemps appliqué à reproduire les murs pelés, avec leurs palimpsestes d’affiches déchirées en caractères arabes. « Chez nous », c’est aussi Israël, Tel Aviv, son urbanisme échevelé, sa vie aux ras des plages : « Ma patrie dans la tête ».
C’est dans ce constant écart entre les villes, les continents Europe, Amérique, Afrique, Proche-Orient --, dans cet enchevêtrement d’écritures à la fois étrangères et familières l’arabe, l’hébreu, le portugais -- qu’il trouve la distance nécessaire pour élaborer son esthétique radicalement urbaine, rapide, rase-murailles.
S’arracher : Première rupture, celle du métier hérité, du programme tracé par l’entreprise familiale. Celle de son père fabrique des bijoux de fantaisie. Anthony y apprend auprès du sculpteur Patrick Tchouhadjian le métier de designer, qu’il exerce, du dessin à la création de maquettes tout en sachant que ce n’est pas là qu’il a lieu d’exister.
Son lieu, il l’a déjà trouvé, petit garçon, en visitant Beaubourg : là où des gens font ça -- Basquiat, Ben, Dubuffet, Beuys -- il est chez lui. « C’est ma génération. C’est ma place. C’est ma fonction ». La minutie du design de bijoux ne lui convient pas. Il se met à peindre. Comme ça. Hors école. Apprentissage sauvage, qu’il appuie néanmoins sur la base technique de son premier métier.
Fin 80s, Anthony Cahn se lance dans l’art avec une bombe à la main dans les rues, le métro et les chantiers, au sein des groupes D GZ (avec des artistes comme Gone, Demo, Danger, Sye, Tedys… ) et M, comprenant (Babou, Daren, Disco, Tedys…) (à partir de 1995)… C’est l’époque où l’on légitime la valeur artistique du tag et du graf jusque sous les lambris de la rue de Valois (Jack Lang organise une grande exposition au Palais Chaillot en 1991), pour en circonscrire le déferlement sauvage. La RATP, cependant, leur mène une guerre sans trêve. Ses activités valent donc au très jeune Anthony quelques arrestations, badges d’honneur chez les guérilleros urbains soft qui kidnappent les surfaces, hors cimaises et hors galeries.
Mais dans le geste même d’imprimer sa marque aux murs de Paris, s’inscrit la question du nom. Qui est le garçon qui signe Anthony Cahn ? Où doit figurer cette signature ?
Dès le milieu des 90s, il passe de l’investissement transgressif de l’espace public à la récupération de matériaux émanant de ’espace public ou semi-public : affiches, cartes postales, enveloppes administratives…
« Progressivement, le tag m’a semblé trop invasif », explique-t-il, « en tous cas pour moi ». Il inverse donc littéralement sa démarche : au lieu d’envahir l’espace public, il prélève des échantillons de l’extérieur, pour les faire entrer à l’intérieur d’un cadre. Ces prélèvements forment sa palette en même temps que ses matériaux.
Dans un geste qui le lie à la tradition du ready-made et à l’œuvre d’un précurseur du Nouveau Réalisme comme Villeglé – qui, dès 1957, impose sa technique des affiches lacérées – Anthony Cahn pratique la récup’ urbaine en arrachant lambeaux d’affiches, papiers d’emballage, papiers peints 70s d’immeubles en démolition ou récupérés dans les stocks des magasins de déco : « Il me les faut plus ringards possible ; je les sublime dans mon travail. » Fragments de réalité fétichisée – les affiches, les papiers peints, les peintures écaillées sont advenus parce que d’autres mains les ont touchées ; elles ont une aura, comme les œuvres des musées, elles aussi uniques, produites par une main d’artiste, à un moment donné… Bribes porteuses de traces de vie, déchets qu’il retravaille, retourne, peint au pochoir, brûle, désépaissit, griffonne, sur-écrit, apposant une trace supplémentaire, une signature, la sienne. C’est à travers les affiches qu’il s’affiche.
Lui qui, suivant le jeu des musiciens hip hop, s’est paré d’un titre – il signe Lord, or Professeur Anthony Cahn est amené à se poser la question de sa signature. Celle qu’il adopte pour revendiquer des œuvres, qu’il doit refaire sienne pour passer du statut de fils auquel un nom a été donné, à celui d’artiste qui appose son sceau à ce qu’il produit.
C’est à ce moment-là, celui où se pose la question de la signature, qu’Anthony s’arrache. Qu’il cesse toute production, s’exile de l’art sans cesser d’y penser, fait le coursier « pour ne pas tromper mon engagement envers la peinture ». Il sillonne la ville qu’il a criblée de sa marque sans désormais y laisser de traces… Peu de gens, dans cette autre vie, ne le sait artiste. « Quand tu es coursier, tu n’as plus vraiment de reconnaissance, tu n’es rien, tu n’existes pas. » Anonymat.
De 2000 à 2005 : rien, qu’un très jeune homme qui se donne du temps, fait ses études à Saint-Denis Paris VIII en arts du spectacle. S’empreint d’un cinéma dont il ignorait jusque-là les grands noms – « je ne m’étais jamais préoccupé des réalisateurs des films que je voyais » --, encore une question de signature : Murnau, Renoir, Bresson, Forman. Lui qui souffre, it-il, de « dyslexie » de l’histoire, s’en empreint avidement. Et puis, tout d’un coup, retour à la nécessité d’œuvrer. « Parfois, un silence peut exprimer quelque chose », explique-t-il. « Un faux silence qui peut amener à la maturité. »
Collages empreints de l’activité débordante, juvénile, rageuse d’un travail aussi bien manuel qu’intellectuel : Anthony Cahn retrouve le plaisir du colleur d’affiche, du bûcheron dans ses cadres qu’il attaque à coup de hache ou de marteau, de maçon lorsqu’il prépare ses enduits et son plâtre. C’est avec jubilation – au son du hip hop, de la house et de la musique orientale qui rythme ses gestes – qu’il exaspère le passage du temps en faisant rouiller les plaques de métal qui forment désormais ses supports.
Mais c’est la minutie exaspérante de son travail de designer qu’il retrouve pour suspendre ses collages entre des plaques de résine translucides qui les suspend en apesanteur, comme dans l’air ou dans l’eau. Eaux troubles, glauques, chargées du passage du temps qu’il n’a pas vécu, ou si peu, lui qui est né en 77…Ses couleurs se saturent jusqu’au fluo tandis que ses
compositions deviennent plus dépouillées, plus synthétiques, plus proches d’une enfance désormais accessible. « Auparavant, je vieillissais artificiellement mes matériaux parce que je voulais me vieillir, être davantage adulte. Je travaillais sur les murs pour paraître plus mûr… Le désir de mur était un désir de maturité. Maintenant, je peux retrouver l’enfance. » Voyage inversé, né dans la transgression adolescente du tag et du graffiti, traversant le temps en accéléré via le vieillissement des matériaux, pour retrouver le geste primitif… A tel point qu’il songe désormais à travailler directement avec des dessins l’enfants. Il évoque ceux que l’on rencontre dans les espaces semi-publics, dans les bureaux d’administration, par exemple, dessins qui ne nous parlent pas parce que ce sont les dessins des enfants des autres… Avant de rebondir sur l’idée de traiter des dessins d’enfants à grande échelle comme des ready-made qu’il exposerait et cosignerait avec eux.
Depuis octobre 2005 : ça y est, Anthony Cahn s’y est recollé. A repris le cours de son travail. Expo à la boutique-galerie Coin-Canal (Paris Xème) entre deux voyages au Brésil, histoire de faire un retour sur image. Vidéos pour capter le geste retrouvé. Il parle de son décollage imminent, inquiet, souriant, volubile, perplexe. Prêt à partir ailleurs. A émigrer pour de bon là où vivent les artistes. Re-né à son nom.
Denyse Beaulieu
|